“Ta mère a disparu… je crois qu’elle est morte”: le jour où “l’aïd” a cessé d’être une fête.

Contribution invitée de Louisa Douri

Il y a 5 ans, mes parents sont partis accomplir le pèlerinage à la Mecque, en Arabie Saoudite. Le jour de l’aïd, je me suis rendue chez mon oncle et comme ils sont une famille de cinq, l’ensemble était agréable et festif. Ma tante était également venue passer la journée. Cela me rappelait des souvenirs d’enfance où mon père, son frère et sa sœur se réunissaient tous les dimanches avec leurs enfants respectifs pour aller au parc, faire un barbecue dans notre jardin ou simplement boire un thé. De beaux souvenirs qui rejaillissent 10 ans plus tard avant ce fameux coup de fil…

4 enfants, deux mariages et une relation destructrice. 

Avant de parler de la “disparition” de ma mère à la Mecque, je vais vous donner quelques éléments de contexte. Elle est née à Paris et est issue d’un mariage mixte (mère française et père algérien) et n’a connu que son père jusqu’à l’adolescence oùles services sociaux l’ont “kidnappée” à un père que les services jugeaient inapte. J’emploie le terme kidnapping car de plus en plus d’histoires nous parviennent et vont dans le même sens. Dans les années 60, mais pas seulement, de nombreux enfants racisés n’ayant plus leur parent blanc ont été retirés à leur parent non blanc pour être placé en foyer.

A l’école on l’a très facilement placée dans l’enseignement “spécial” en lui coupant tous rêves d’émancipation, d’instruction et de carrière. On l’a immédiatement redirigée vers une spécialisation en couture ou secrétaire. Ensuite, elle rencontre son premier mari, ils ont 3 enfants, se séparent et lui décède quelques années plus tard. Elle vit dans la précarité, seule avec 3 enfants. Ses enfants seront parfois placés car elle n’arrive pas à subvenir à leurs besoins primaires. C’est là qu’elle rencontre un bel homme fraîchement débarqué en France du Maroc. C’est mon père, ils se marient assez vite et quelques mois plus tard elle tombe enceinte de moi.

Au début, il se révèle “mâle dominant” mais elle pense avoir “besoin” de direction et de cadre dans sa vie et surtout elle veut se créer une une vie sociale riche, elle se reconnecte avec l’idée de famille et, disons-le, il “accepte” ses enfants nés d’une précédente union. Elle, qui n’a pas connu le désir d’émancipation, pour qui tout le monde sauf elle a pris des décisions pour elle, ne contredit pas. Elle suit aussi car elle a vécu dans la précarité et se taire lui permet d’accéder à des besoins élémentaires pour elle et ses enfants.

La piéger dans sa toile.

Au bout de quelques années, il avait réussi à l’exclure quasi-entièrement de son cercle d’amies, elle ne voyait que les autres mamans à l’école mais sortait très peu et n’invitait personne. Il prétexta que ses amies le draguait, alors que c’était souvent l’inverse. Il utilisa la religion pour l’isoler davantage en lui expliquant que son rôle de mère et de femme prévalait sur tout le reste. Il commença à contrôler ses habits, ses achats, l’argent dépensé, ses fréquentations, le temps qu’elle passait à l’extérieur et régulait tout cela. Évidemment, ces règles s’évaporaient lorsqu’il s’agissait de l’argent que lui dépensait, sa façon de s’habiller, etc.

Ce contrôle violent a même exclu ses enfants de son cercle, jamais directement mais en les rabaissant, en leur faisant des remarques sur leur style de vie (inconvenable à ses yeux), au fait qu’ils ont ratés leur vie parce qu’il ne l’ont pas “écouté” et d’autres techniques d’intimidation qui usent avec le temps. En effet, malgré l’amour que l’on peut ressentir pour sa mère et comprendre son contexte et ses « choix », arrive un moment où l’on craque et on ne veut plus rentrer dans cette maison, seul endroit où tu peux la voir, car où on sera sujet.te à des réflexions blessantes et des jugements.

“Ta mère a disparu appelle-la essaie de la raisonner et surtout ne dit rien à personne”. 

J’étais donc chez mon oncle ce jour de “aïd” quand un numéro inconnu s’affiche sur mon téléphone et c’est mon père qui m’explique dans un premier temps, que ma mère ne l’”écoute plus” et que je devais l’appeler pour “la raisonner”. “Dis-lui de m’écouter, dis-lui qu’elle doit faire ce que je lui dis”. Je comprends donc qu’elle ne va pas bien donc je l’appelle. Sa voix n’a jamais été aussi apaisée et claire- ma mère est “timide” et n’articule pas bien. Elle m’explique aller très bien, qu’elle a fait un rêve et que “tout ira mieux à partir de maintenant”. Je lui demande simplement de rester avec le groupe pour sa sécurité. J’ai toujours été l’enfant éponge et médiatrice, depuis mes 14 ans, donc ça avait “du sens”, à ses yeux à lui de m’intimer de la contacter. A aucun moment, il ne s’est posé la question de la situation émotionnelle dans laquelle il me mettait, moi qui étais à des milliers de kilomètres de là.

Quelques heures passent, j’ai un sentiment de gêne qui m’accompagne depuis cet appel. Mon père m’appelle de nouveau, me demande de m’isoler et me dit: “ta mère a disparu et on ne la trouve nul part. Il faut que tu fasses quelque chose. On croit qu’elle est morte… Elle ne peut pas survivre seule avec tout ce monde, la température et cela fait longtemps qu’elle est partie”. Je ne réponds rien. Je suis choquée par la nouvelle, abasourdie par sa demande et frustrée d’être aussi loin. Il me demande ensuite “surtout, ne dis rien à personne, fais comme si je ne t’avais pas appelé”. Je me sens complètement déshumanisée. Je n’ai ni la compréhension de ce qu’il se passe, ni la maîtrise de mes émotions, ni la possibilité de les partager. Je m’assoie sur le lit de ma cousine jusqu’à ce qu’elle rentre… pour se lisser les cheveux et me raconter qu’il y a son crush qui arrivait. Je ne sais plus où je suis. “Malheureusement” une de mes plus grande qualités c’est mon sang froid, donc oui je redescends et souris à mon oncle et à chaque invité.e qui arrive.

Plusieurs heures passent avant un nouveau coup de fil: “on l’a retrouvée, elle est à l’hôpital. Elle a marché seule dans le désert et s’est évanouie dans un hôpital”. Je ne dis rien, je ne ressens plus rien. Tout me semble surréaliste. Je suis anesthésiée. Quant à elle, elle a développé une maladie psychiatrique qui la suivra jusqu’à la fin de sa vie, lié au traumatisme de cette expérience et certainement à toutes ces années d’entière soumission. A son retour, elle a fait des crises, elle est passée par différentes émotions, a fait un séjour à l’hôpital psychiatrique, a eu des comportements violents et j’ai dû tout gérer seule. J’en parlerai peut-être dans un autre article.

Depuis je ne fête plus l’aïd.

Tous les ans, cette histoire me revient, et surtout, je revis les émotions que j’ai vécues ce jour-là. Je n’arrive pas encore à me poser, y réfléchir, les analyser et travailler pour sortir ce que j’ai besoin d’extérioriser. Je ne vis plus avec mes parents donc je ne suis plus confrontée aux violences et humiliations quotidiennes, ce qui me laisse du temps pour aplatir un certain nombre de choses mais j’ai vécu cette violence pendant 30 ans donc il y a encore du chemin.

Aujourd’hui, je suis là, sur mon lit à écrire ces lignes et à hésiter à aller voir mes parents pour l’aïd. Sauf qu’hier soir ma mère m’a envoyé un message vocal pour me demander si je venais ou pas. Le ton de sa voix sonnait plutôt comme un appel. Elle est complètement isolée, ses autres enfants ne viennent plus du tout la voir alors je finis d’écrire ces lignes, je m’habille et j’irai la voir en priant pour que ma tante soit présente également… comme il est aussi hypocrite et manipulateur, il n’est pas la même personne lorsque d’autres personnes sont dans la pièce. Une constante s’impose malgré tout: même si je vais la voir elle, tout tourne autour de lui.

Relecture: @aamaaly

Photo: Zoulikha Bouabdellah

Une réflexion au sujet de « “Ta mère a disparu… je crois qu’elle est morte”: le jour où “l’aïd” a cessé d’être une fête. »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s