Get loud!

En devenant mère, je suis devenue féministe. Afro-féministe.

Je suis Jessica. Cela fait 13 ans que j’ai 20 ans et je suis la mère fière de 3 adorables enfants. Je suis mariée à P. depuis bientôt 10 ans. J’ai grandi dans un foyer compliqué, aux mœurs d’un autre temps. Parents séparés, maman au foyer imposé par un beau père alcoolique, sexisme ordinaire sur fond de violences physiques et verbales, racisme … A chaque brique pourrie imposée pour construire ce qui devait servir aux fondations de mon avenir, je créais une bombe de savoir. BOUM. Plus de briques. La lecture m’a sauvée. La cabane en décomposition dans le fond du jardin me servait de niche quand mon beau-père un peu trop soûl avait décidé que dehors était ma place. Pour le jour, quand j’avais beaucoup de chance. Pour la nuit, quand le degré d’alcool dans son sang aurait dû le tuer. J’en ai rêvé.
Ce que cet abruti ignore encore aujourd’hui, c’est que cette cabane a contribué à ce que je suis devenue. Parce que j’ai appris à l’aimer cette cabane. A moins qu’on m’y ait mise, personne ne savait que j’étais là, à observer le quotidien de ma mère … Étendre le linge, cueillir les légumes, nettoyer le poulailler. Même schéma depuis la cave. Terrorisée par le noir qu’il y faisait, je trouvais refuge près de la porte de laquelle s’échappait une faible lumière. Le trou de serrure. J’observais ma mère s’atteler à rendre la maison parfaite sous ses yeux inspecteurs. Petit à petit, mon œil a donné l’ordre à ma personnalité de s’émanciper de cette image de femme. Soumise.
Néanmoins, on ne se libère pas si facilement de ce qui a été notre quotidien. J’ai pris la grand voile très tôt, à 16 ans. J’ai payé mes études seule. Mais je rêvais également de fonder ce que ma mère avait manqué : une famille heureuse. Je rêvais également de mariage. Mais j’étais très loin de cette image de contes de fées, d’amour guimauve … Non. Pour moi le mariage, c’était un gage de promesse. Une façon solennelle de s’échanger le respect et la protection. J’ai rencontré mon mari il y a 13 ans. On s’est marié 3 ans plus tard. Noa, ma première fille est arrivée peu de temps après notre union.
Mon féminisme est né dès le choix du prénom. J’ai imaginé ses traits, son caractère et la femme que j’aimerais tant qu’elle devienne. Consciente de sa valeur, de sa beauté. Une femme affirmée, qui vit comme elle l’entend sans être soumise à qui ou quoi que ce soit. J’ai toujours eu un faible pour les prénoms hébraïques. NOA en est un. 100% féminin, j’ai aimé le fait qu’il soit confondu avec son équivalent masculin ( NOAH). Son histoire célèbre raconte que Noé, dont le prénom est dérivé, aurait construit une arche afin de sauver la vie sur Terre après le Déluge provoqué par Dieu. Il regroupa donc sur son arche sa famille, ainsi qu’un couple de chaque espèce animale.
La naissance de Noa aura, de fait, engloutit mon passé. Me sauvant moi des eaux et laissant émerger un sentiment encore inconnu jusqu’ici : le féminisme.
Cette petite boule que j’avais dans le fond de l’estomac depuis si petite, abattue par les inégalités ordinaires et la violence quotidienne, avait éclaté. Je me suis métamorphosée au fil du temps en lionne protectrice. Comment imaginer un monde où Noa n’aurait pas le droit d’être ce qu’elle a choisi d’être ? Comment imaginer un monde où Noa n’aurait pas un salaire égal à celui d’un homme ?
Mon éducation s’est davantage renforcée autour d’une certaine conscience. Son petit frère a donc vu le jour dans cet esprit d’égalité.
Et puis nous avons déménagé dans un superbe petit village où il fait bon vivre. Par simplicité à l’époque, nous avions fait le choix de mettre les enfants à l’école du village. Je suis tombée enceinte peu de temps après et j’aime à penser que les hormones au taquet m’ont aidée à voir davantage plus clair dans une situation qu’il a été finalement nécessaire de vivre.
Je suis métisse.
Papa congolais, maman italienne.
J’ai vécu très peu de temps avec mon père. « Absent » devait être son troisième prénom, juste après « connard ». Mysogine à ses heures perdues, il battait ses compagnes et aurait pu trouver une certaine sympathie à Strauss Kahn. Le décor est planté. Mais tout le paradoxe de ma vie se base sur le fait qu’il était un homme excessivement instruit et que le peu de temps passé avec lui m’a été bénéfique. Nous avons beaucoup voyagé, beaucoup parlé du monde. Mon père m’a éveillée à la conscience de ce que j’étais : une femme noire. C’est lui qui a mis en lumière des petites choses du quotidien qui trahissaient un racisme ordinaire dont j’étais la victime. A mon insu ! Pour lui, ça ne pouvait plus durer. Malcom X, Aimé Césaire, James Baldwin, … Voilà ce qu’étaient mes lectures, à 10 ans. Pourtant il m’aura fallu attendre de devenir mère et voir ma fille traitée comme je l’ai été plus jeune, que pour faire éclater ma colère.
Nous sommes un Mardi. il fait beau. Isaac joue dans le jardin. Je fais la vaisselle, le ventre pesant. La date d’accouchement se rapproche, je me réjouis. Malgré la douleur des ligaments qui tiraillent, j’ai à cœur de préparer le cake préféré de Noa. Je l’ai vu sur le chemin de l’école, quelque chose ne va pas. Sa mine réjouie s’est éteinte lorsqu’elle a évoqué les répétitions pour le spectacle de fin d’années de l’école. Au moment symbolique de briser les œufs dans le plat, j’entends d’une voix dubitative …
« Maman ? Je voudrais te dire quelque chose mais j’ai peur que tu te fâches « 
Je me suis retournée et je n’oublierai pas de si tôt ce regard. Un regard que je ne veux jamais plus voir et ce, sur aucun visage de mes enfants. Une profonde tristesse émanait de ma fille. Insoutenable.
« Je t’écoute »
« Madame va me faire danser sur Chaud Cacao de Annie Cordy. J’ai écouté les paroles et ça ne me plaît pas. »
Je m’apprête à bondir quand elle m’arrête.
« Ce n’est pas tout. J’ai peur que tu te fâches très fort mais Madame va mettre de la peinture sur le visage des copains et des perruques. Ils vont se déguiser en noirs pour danser autour de moi. »
Ma réaction m’a alors surprise moi même. Je me suis laissée tomber sur la chaise la plus proche. J’ai esquivé avec un « On en parlera plus tard ». J’ai été incapable de répondre quoique ce soit à ma fille et ce jour là, elle est partie se coucher pleine de doutes. J’ai quant à moi consacré une nuit blanche à un « plan d’attaque ». Il me faudrait déposer les enfants à l’école le lendemain et il était hors de questions de laisser passer cela. C’est que j’avais déjà fait l’impasse sur les mains baladeuses dans ses cheveux, accompagnées de réflexions douteuses ( « Oh comme c’est tout doux ! » / « C’est bizarre ! »/ « Elle n’a pas chaud avec cette touffe ?! »/ »J’ai essayé de lui faire une tresse mais c’est plein de nœuds là dedans ! »/ etc …).
J’avais également pris avec énormément le recul l’épisode où, trop silencieuse à mon goût, j’avais retrouvé ma fille dans la salle de bain, ciseaux à la main, occupée à découper ses belles boucles. Pétrifiée par la scène, j’avais eu le temps d’articuler une question. Pourquoi ?
Seule petite fille noire de l’école, c’était trop de pression. Les institutrices se sont mises à lui dire qu’elle était plus jolie les cheveux raides quand elles n’expliquaient pas aux condisciples de Noa qu’elle était noire parce qu’en Afrique les gens le sont. Un cumul de bêtises dont j’avais été la complice par mon silence.
Parce que c’est ce que nous faisons majoritairement, nous les gens racisés, non ? On se tait avec la peur d’être étiqueté de fouteurs de troubles, de chercher les problèmes inutilement, de trouver du racisme partout. Et on fait l’impasse sur l’estime de soi, le respect que l’on doit à nous mêmes. Cette nuit là, c’est comme ci je m’étais dédoublée. L’une de moi regardait l’autre et n’était pas satisfaite de ce qu’elle voyait. J’étais malgré toutes mes luttes le résultat d’une enfance gâchée par les brimades familiales et les moqueries. Je me suis rappelée ce jour où fière de porter le pagne de ma grand-mère mon beau père blanc m’a appelée « la négresse de maison ». « Enlève ça ! Je veux pas d’une bougnoule sous mon toit ! »
STOP.
Je tiens la main fermement de ma fille. J’ai le bras autour du cou de mon fils. J’avance avec cette démarche particulière de fin de grossesse mais le pas est sûr et le regard déterminé. J’approche l’institutrice de Noa. Je lui fais part de mon indignation avec la plus grande bienveillance dont je suis capable. Et j’ai en retour à cela, un sourire moqueur, une accusation de trouver des problèmes dans une situation innocente. Une invitation à me remettre MOI en questions. Je ne démords pas. Si ce spectacle a lieu, il se fera sans la présence de mes enfants à cet évènement. Prise au piège, elle capitule. « Bon, je n’ai visiblement pas le choix, nous allons faire autre chose, m’enfin bon … C’est … pffff … c’est exagéré je trouve ! C’est un hommage ! ».
Un hommage … Cette école manquait de diversité, j’aurais dû deviner que la place de mes enfants ne s’y trouvait pas.
Depuis cette histoire, nos petits se sont épanouis dans une école en ville. Leurs amis s’appellent Abdel Jalil, Nora, Fatou, Naël, Alexandre, … Ca me plaît. Beaucoup. Alors il n’existe pas d’école parfaite mais la diversité est une nécessité. Aujourd’hui, si je ne l’aperçois pas dans un environnement, il m’est réticent. Je ne parle pas ici de communautarisme ou de la particularité de se retrouver entre communautés, dans des espaces d’échanges, pour des évènements. Je parle ici de lieux qui se veulent communs.
Cet évènement a contribué, entre autres, à ce que je suis devenue, une afro-féministe. Parce qu’il est de mon avis que si il y a un intérêt fondamental à l’intersectionnalité dans les luttes des femmes, il est également essentiel de ne pas oublier qu’il existe des particularités propres à chaque type de féminisme. On peut et doit agir ENSEMBLE mais on ne peut parler que pour nous mêmes et nos expériences propres.
En tant que mère afro-féministe, je travaille au quotidien à la valorisation intellectuelle et au self-care de mes 3 enfants. Nos lectures ont changé. Je m’instruis davantage sur mes luttes via celles des femmes que j’admire, qui ont marqué ou marquent encore l’afro-féminisme. La bibliothèque des enfants s’idéalise par des personnages principaux qui leur ressemblent et qui les inspirent également. L’afro-féminisme est devenu une partie intégrante de mon éducation. Que ce soit celle de mon fils ou celle de mes filles. Il est introduit de manière différente mais porte le même message. J’aspire assurément à ce que mes filles sachent qu’elles peuvent, elles aussi, accéder à des postes à responsabilités, être en une des magazines ou être les héroïnes de films, au même titre qu’un homme ou une femme blanche, certes, mais j’aspire aussi à offrir un jour à une personne un fils respectueux, conscient de sa beauté, de sa valeur et de son importance dans sa vie d’homme et ce, peu importe son origine ethnique.

 

Crédits:

Rédaction: @dajesbox

Relecture: @sakinagm

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(5 commentaires)

  1. Votre article était très émouvant. J’ai été profondément choquée par ce qu’il s’est passé avec votre fille, je n’ai pas de mots pour décrire mes sentiments. Mais ce que je comprends tout à fait, c’est ce désir d’être dans un environnement multiculturel où la diversité est présente. Je me sens directement beaucoup plus à l’aise. Bref, merci pour ce petit moment d’honnêteté !

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci d’avoir pris le temps de me lire. Je n’aurais jamais cru vivre cela un jour en tant que mère … on lit naïvement les faits divers outre Atlantique en se pensant à l’abri de pareilles bêtises. C’est faux.

      Aimé par 1 personne

  2. Superbe Jess! J’aime ta personnalité, ton humanisme, ta loyauté et ton sens de la justice. Tu es formidable et tu es un bel exemple pour nos enfants! Il ne faut jamais frôler les murs quand les nôtres font des bêtises (nous n’avons pas à payer les erreurs d’autres), ni courber l’échine face aux dominants surtout quand ils ont torts! ❤

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