Get loud!

Pourquoi je ne suis pas… féministe

« Pourquoi je ne suis pas » est une chronique un peu salée sur des sujets liés aux identités: ethnicité, religion, assignations sociales, genre, appartenances, etc. Ma langue maternelle est le sarcasme donc get ready!

Articles précédents: Pourquoi je ne suis pas Blanche 1 et 2

Tu as sans doute cliqué par curiosité en te disant « ah ben voilà ! Enfin quelqu’un qui dénonce ces féminazis ! » ou alors « oh non Saki, pas toi ?! ». Avoue, avoue! Pourtant dans ces lignes, il sera surtout question de partager une réflexion sur les féminismes et la manière dont ils peuvent être vécus par des femmes minorisées entre méconnaissance d’un héritage féministe, injonctions à la chaîne et difficulté de se positionner sur l’échelle des féminismes. Cette réflexion est nourrie de mon parcours de vie aussi bien familial que social, de mes lectures et de mes engagements.

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Débusquer le mythe d’UN féminisme

Tout comme il est usant de lire ou entendre « la femme », il est irritant de lire ou entendre « le féminisme ».  En 2007, alors que j’étais étudiante à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), le rectorat avait décidé de lancer un « chantier des valeurs » afin de questionner la pratique du libre examen (j’en parle dans “Pourquoi je ne suis pas blanche”). Il s’agissait essentiellement de dénoncer la manière dont les musulman.e.s menaceraient ce pilier à travers leur orthopraxie. Pourtant dans l’atelier qui discutait justement de cette relation aucun.e musulman.e n’était convié.e.

Nous étions 6 ou 7 musulman.e.s à nous rendre dans cet atelier où les panélistes étaient des professeur.e.s de l’ULB qui dénonçaient les pratiques de certain.e.s musulman.e.s sur le campus (prières, invitation de prof. Ramadan lors de conférences, port du foulard dans les laboratoires, etc.) et finissaient par renvoyer à « la situation de la femme en Iran ou en Arabie Saoudite ». Comme aucun.e concerné.e n’était invité.e, j’ai pris la parole lors du forum. Alors que j’exposais mon « étonnement » à la fois face à cette concentration sur des pratiques liées à la religion musulmane, le manque de diversité dans le panel et le renvoi constant à des pays étrangers, le modérateur me mettra au défi de préparer une présentation pour le prochain atelier.

La recherche et l’analyse étant ma passion loin devant le reste (oui, même devant le chocolat et ça c’est dur à avouer!), je me suis enfermée à la bibliothèque de l’ULB au détriment de mes cours, hum… Mon but était de parler des courants féministes inspirés de l’islam puisque le modérateur tenait mordicus que cette religion est source d’aliénation pour les femmes musulmanes et en échapper serait rédempteur. Étant une femme et musulmane par choix de surcroit, je ne me reconnaissais pas dans ces propos sans pour autant être capable d’apporter de la substance à ma conviction.

Lors de mes dates quasi quotidiens avec les bouquins, j’ai découvert l’histoire des anjumans d’Iran composés de femmes qui, lors de la révolution iranienne de 1906, se réunissaient secrètement afin d’établir un agenda féministe comme l’instruction obligatoire des filles ou bien menaient des révolutions dans le système politique comme la promotion d’une école laïque. Plus tard je ferai la connaissance de l’égyptienne Hoda Shaarawi, initiatrice du premier mouvement féministe panarabe.

Mon apprentissage me fera également comprendre que la majorité de ces révolutionnaires jouissaient du privilège de leur statut social de femmes aisées et bourgeoises ce qui m’introduira au courant du féminisme intersectionnel, bien que je ne le nommerai pas ainsi à l’époque. Un courant du féminisme qui reconnaît les différents niveaux de dominations que peut vivre une femme/personne minorisée, en particulier. Ici, les femmes moins aisées ou pauvres étaient privées de cette révolution du fait de leur genre et de leur statut social, notamment.

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🚨 Spoiler alert: il y a tellement de portraits à faire pour se réapproprier cet héritage que je vous prépare une série de capsules vidéos sur ces femmes marquantes dont nous sommes les héritières. Si tu veux rejoindre le projet 

 

Retour à Bruxelles… L’heure de la présentation était arrivée et je déroulais ainsi un exposé retraçant les grandes féministes musulmanes (et Musulmanes) en commençant par Khadija, la toute première personne musulmane, en passant par Hoda Shaarawi, Amina Wadud, Nawal Saadawi, Asma Lamrabet ou encore les Sisters in islam de Malaisie. Des histoires que l’audience semblait découvrir. Les panélistes n’auront pas grand-chose à dire et s’en tiendront à leur laïus sur le « sort de la femme iranienne ». Bref, au moins j’aurais moi-même appris que « ce » fameux féminisme n’était pas né dans les années 70 en Europe et qu’il n’avait aucun droit de m’imposer ses normes et sa version de l’Histoire. En tant qu’européenne, africaine, maghrébine, musulmane, entre autres, je suis héritière de plusieurs histoires et courants et la manière de me les approprier m’est propre. Leur manière d’influencer mon chemin d’émancipation est très personnel et connaître ces histoires est déjà un grand pas.

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Sois féministe et tais-toi !

En décembre 2017 je rendais visite à une tante avec ma cousine. Elle nous raconta deux anecdotes poignantes. La première était celle de son mariage. Forcé comme nous dirions ici, traditionnel comme ils se disaient à l’époque[1]. Nous sommes dans le Rif marocain, dans les années 60, alors qu’elle avait 14 ans, son oncle paternel la promettait en mariage à un ami intime. Ce dernier était plus âgé, divorcé et « pas vraiment délicat ». Son père à elle n’en savait rien et sa mère était décédée depuis 5 ans. Elle nous expliquera que comme une parole donnée ne peut pas être reprise, son père se sentira contraint de laisser ce mariage se contracter. C’est ainsi qu’elle suivra son mari en Belgique où il avait émigré.

Après la mort de son mari, nous avions tous noté un changement dans son comportement. Elle se permettait des dépenses nouvelles ou de voyager seule, ce qu’elle ne faisait pas avant. Elle semblait ne plus avoir de contraintes majeures pour poser ses choix si ce n’est un petit frère qui lui reprochait constamment ses comportements, des remarques dont elle ne tiendra pas compte.

Il y a 2 ans, lors d’un cours de néerlandais, deuxième langue du Royaume et également celle pratiquée par son fils, elle se confia à l’instructrice sur l’épisode de son mariage. Cette dernière lui fera un laïus bien rôdé sur le fait que « nous, ici nous nous sommes libérées grâce au féminisme. » Et que « le féminisme c’est la seule manière de faire face à tous ces hommes qui veulent nous contrôler, surtout chez vous». Car elle a « une amie marocaine qui a échappée au voile forcé grâce au féminisme ». Passons sur sa méconnaissance flagrante des contextes et dynamiques migratoires à la fois sociales et familiales et passons également sur son ton infantilisant puisqu’après tout, elle était peut-être animée par « une bonne intention », cette fameuse « bonne intention » qui est trop souvent le véhicule des discours paternalistes simplistes qu’on devrait pardonner. Cette tante nous en parlait surtout car elle ne comprenait pas ce qu’était « ce » fameux féminisme mais elle savait que cela l’agaçait d’être forcée à choisir entre ses pratiques culturelles et religieuses et son envie de vivre en Belgique selon ses normes sans « déranger personne » (bon, elle a dit « emmerder » en fait).

 

Un féminisme refoulé ?

De nombreuses autres amies et connaissances, toutes issues de groupes minorisés, me feront part de leur rejet « du féminisme » car il leur a été imposé comme une sorte d’échappatoire à leur condition de facto médiocre. Pourtant beaucoup dénonçaient des doubles standards entre leur éducation et celle de leurs frères, par exemple. Une permissivité importante étant accordée aux hommes alors qu’un certain contrôle, notamment au niveau des fréquentations et des sorties, leur était imposé. Elles partageaient leur volonté de rencontrer un partenaire qui ne soit pas oppressant et contrôlant, c’était quasiment leur premier souhait- toutes sont hétérosexuelles, le désir d’éduquer leurs enfants sans distinction. Un désir d’égalité entre les femmes et les hommes mais un rejet net « du » féminisme.

A 20 ans j’avais été exposée a un large spectre de ce type de situations, soit à titre personnel (je n’ai pas vécu l’éducation différenciée car je vivais seule avec mes parents mais je l’ai observée), soit autour de moi. Par exemple, au lycée il y avait cette camarade qui vivait un enfer sur terre en étant battue chez elle, forcée à s’habiller d’une certaine manière, interdite de téléphone et constamment surveillée. Malgré tout cela et à 17 ans, elle entretenait une relation avec un homme marié qu’elle retrouvait dans le parc à côté de l’école. En réalité elle se moquait de lui mais il l’entretenait en lui offrant des cadeaux et en lui donnant de l’argent. Peut-être était-ce sa manière de se créer une bulle de « liberté » qu’elle contrôlait. 

Lors d’une sortie scolaire, elle se confia à moi sur ce qu’elle vivait et voulait trouver une échappatoire. J’étais révoltée par ce qu’elle me disait et pensant bien faire (la fameuse « bonne intention ») en lui conseillant de fuir cette situation et de trouver quelqu’un de son entourage qui pourra l’aider. A ce moment-là, cela me semblait naturel de fuir une situation toxique et pourtant il m’aura fallu 15 ans pour quitter la mienne. Elle fugua le lendemain. J’étais tellement persuadée que c’était la meilleure chose à faire que j’irai jusqu’à rédiger une lettre à la juge de la jeunesse au nom de la classe. Au bout de plusieurs mois elle retournera chez ses parents qui l’enverront dans leur pays d’origine pour la marier. Il y a quelques semaines, une amie m’apprendra qu’elle a récemment divorcée.

Je m’en suis beaucoup voulu de lui avoir imposé ma grille de lecture comme seule voie d’émancipation possible. Je lui avais, en quelque sorte, dicté mes convictions  sans réellement tenir compte de son contexte et des conséquences pour elle. « La » bonne chose à faire selon moi ne tenait pas compte de sa réalité complexe à elle. D’ailleurs, plus tard, lorsque ma meilleure amie du lycée sera mariée sans son consentement à un c*nnard je devrais faire preuve d’une certaine discipline pour ne pas exploser et insulter sa famille- pour qui j’ai beaucoup de respect. Elle divorcera un an plus tard.

Cela peut paraître aberrant pour certaines mais NON, nous ne sommes pas égales sur nos contextes de luttes et OUI certaines situations nous font prendre des chemins douloureux et ressentis comme injustes avant de pouvoir dessiner les contours de notre émancipation. Même entre femmes racisées nous pouvons exercer des oppressions les unes envers les autres.

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Les féminismes ne sont pas une fin en soi, la justice sociale si.

A vrai dire ce sont ces injonctions à choisir l’un ou l’autre sous couvert de « sauvetage » qui nous faisait du tort. Cela déstabilise notre équilibre. Des injonctions qui sévissent encore aujourd’hui et de manière vicieuse. Elles commencent lorsque l’on demande à une femme racisée « d’où tu viens vraiment ? » comme si elle devait choisir entre tous ses héritages culturels ou lorsque l’on somme une femme musulmane de se positionner sur les mouvements sociaux en Iran comme si elle devait « forcément » connaître tous les tenants et aboutissants des révolutions sociales alors qu’elle est déjà noyée par ses propres luttes quotidiennes. 

Il s’agit avant tout de reconnaître certaines pratiques problématiques car inégalitaires et injustes, héritage d’un système patriarcal global et non de « certaines cultures ». L’enjeux est surtout de pouvoir s’approprier les questions qui nous concernent directement, de les analyser et d’y trouver des réponses égalitaires et justes pour tou.te.s.

Tu me diras peut-être « ok meuf mais c’est quoi le lien avec ton rejet « du féminisme ? ». Il n’y a pas de rejet. Tous ces récits de vie ainsi que ma propre expérience m’ont appris que ce qui compte ce n’est pas nécessairement le nom que l’on donne aux courants, outils et modalités de lutte qui nous inspirent mais plutôt la manière dont on les traduit à travers les actions que l’on mène, nos comportements et les résultats individuels et collectifs.

A une personne qui rejette l’idée de s’identifier comme féministe car son vécu a été bercé par des injonctions féministes conformistes, je lui dirais qu’elle a mon soutien plein et entier.

A une personne qui revendique bec et ongle son attachement aux valeurs féministes à travers ses actions et en le portant sur des t-shirts et des pins, je lui dirais qu’elle a mon soutien plein et entier (mais que je vais d’abord la dépouiller de 2,3 t-shirts 🙊)

Quant à moi, je m’en fiche de me positionner. De toute façon je n’aime pas les étiquettes. Ce qui m’intéresse ce sont les différents discours, outils, figures, littératures, etc. Les courants féministes sont avant tout des propositions de réflexions, des outils d’analyse, des espaces de lutte, etc. sur l’inégalité entre les femmes et les hommes. Dans le contexte d’une femme racisée, il n’est qu’un moyen parmi d’autres comme les mouvements anticapitalistes, antiracistes, LGBTQ+, etc.

Aujourd’hui je mesure mon privilège d’avoir grandi spirituellement aux côtés de ma tante, mes camarades, mes cousines, d’Asma Lamrabet, Asmaa Ibnouzahir ou Malika Hamidi. De me nourrir intellectuellement grâce aux lectures de Rifaa Tahtawi, Amina Wadud, Tamima Sheikh, Nadia Fadil, Rokhaya Diallo, Rachida Aziz ou Gloria Steinem qui sont de véritables modèles de militantisme dans la dignité. Surtout je ne serais sans doute jamais assez reconnaissante d’être entourée de mega badass discrètes qui participent à une révolution silencieuse et efficace au sein de leur entourage 🔥🔥🔥

Je suis féministe… ou pas!

[1] Il ne s’agit pas de nier le caractère injuste (et criminel, selon moi) du non consentement mais plutôt d’éviter l’anachronisme et le paternalisme en parlant d’une société dans laquelle je n’ai pas vécu.

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Crédits:

Rédigé par Sakina GM

Relecture et corrections: @aamalymag & @0iprefernotto0

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un commentaire

  1. Ton article est intéressant car il rappelle qu’il faut avant tout comprendre « de l’intérieur » une situation avant de la juger et que l’ignorance parfois bienveillante fait parfois plus de mal que la situation actuelle.
    Personnellement je me pense féministe mais ma réflexion évolue au fur et à mesure. J’ai longtemps cru que toutes les femmes avaient un même but sans aucune distinction. Mais la lecture d’articles, notamment de blogs comme le tien, me permet de comprendre qu’il n’y a pas une seule vision de la femme et surtout que ce qui est différent n’est pas forcément une situation « en retard » par rapport à l’objectif d’égalité mais que cela peut être dû à des convictions personnelles.

    Aimé par 1 personne

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