Get loud!

Les PN sont parmi nous

Certaines et certains d’entre vous sont actuellement peut-être en proie aux angoisses nocturnes qui suivent la fin d’une relation toxique ou abusive – à peine éveillés vous voilà tourmentés par ces questions incessantes du « pourquoi » et du « qu’est-ce qui m’a échappé », « aurais-je ou pas ? ». Puisque votre esprit tourne en boucle vous vous dirigez promptement vers des sources d’informations dans ce grand univers virtuel qu’est internet. Après avoir parcouru ici et là des articles plus ou moins fournis sur la question ou thèses de doctorat au format Pdf, le doute n’a plus lieu d’être : vous étiez la proie insouciante d’un.e pervers.e narcissique (PN) ! Dès vos premières lectures, les symptômes correspondaient en tout point à votre vécu – les mensonges, la manipulation, la double contrainte, les hoovers (pour les plus téméraires qui auraient préféré les lectures anglo-saxonnes), la triangulation, etc… tout y est ! Vacillant sur votre chaise et vous remémorant les épisodes infâmes de votre vie amoureuse toxique, la réponse se trouve là devant vos yeux : PN, manipulateur/ice, personnalité narcissique usant (et abusant!) de mécanismes de perversion, tous ces termes semblent bien résumer la personne envoûtante qui vous a tant meurtri.e.

Vous approfondissez vos recherches et tombez bientôt sur le diagnostic de votre propre trouble mental. Il semble que vous êtes de toute évidence une personne peu sûre d’elle-même souffrant d’une faille narcissique, parfois appelée dépendant ou dépendante affective ; ou se pourrait-il que, comme le soutiennent de nombreux thérapeutes youtubeurs, vous soyez un HP (haut potentiel) victime d’un PN. Mais alors que votre réflexion s’approfondit, vous doutez de la véracité de votre trouvaille et vous dirigez vers des notions encore plus obscures aux personnes lambda non titulaires d’un doctorat en psychologie. Emprise, évitant amoureux, faille, refoulement, complexe d’Œdipe, homme castré, femme abandonnée, tout tourbillonne dans votre esprit pour finalement se planquer dans un tiroir de votre mémoire car malgré tout, la peine reste et le manque demeure.  

Bon gré mal gré, vous poursuivez votre route en tentant de ne pas répondre aux appels de votre PN, car c’est ainsi que vous l’avez renommé dans votre téléphone après avoir hésité à le bloquer, pour ensuite le débloquer, pour ensuite le re-bloquer et enfin le débloquer car, ne l’oubliez pas, vous êtes dépendant/e affectif/ve. Vous partagez avec d’autres votre expérience malheureuse et vous êtes effaré du nombre de personnes autour de vous qui ont elles aussi fréquenté un PN. Vous doutez même de l’équilibre mental de certaines personnes de votre entourage – votre patron n’hésite pas à vous imposer des doubles contraintes, il est séducteur et autoritaire, il a d’ailleurs tenté de subrepticement vous extorquer des informations sur la qualité de travail de votre collègue afin de, sans nul doute, « diviser pour mieux régner ». Lui aussi, vous en êtes convaincu, il en est un! Les PN sont parmi nous, à tous les coins de rue, dans les larmes de vos amis et amies esseulés, dans les magazines et à la télé. On en parle sans jamais rien en dire, on les définit sans les identifier. Les pervers narcissiques semblent se multiplier à foison dans une société individualiste et prônant le culte de soi. Mais vous, au cœur broyé; vous ne vous inquiétez pas réellement des statistiques, vous voulez juste que votre cœur cesse de saigner et qu’il recommence à battre.

Il n’est nullement question ici de discréditer ou amoindrir des expériences de souffrance parfois réellement proches d’un état post-traumatique faisant suite à des mois ou des années de maltraitance psychologique. Il me semble profondément légitime que celles et ceux ayant souffert d’une relation les ayant entraînés dans une perte d’estime de soi, de temps et d’énergie éprouvent le besoin de « comprendre », de « mettre des mots » sur la réalité à laquelle ils ont fait face. Le besoin de partager peut s’avérer une nécessité lorsque l’on a vécu dans l’ombre d’un.e partenaire abusif/ve, dominateur/trice, tyrannique et violent physiquement et/ou psychologiquement. C’est bien là le cœur de la réflexion de ce billet : en tentant l’auto-diagnostic, risquons-nous de succomber aux tentations du stéréotype ?

Le stéréotype est – on le sait – un terme qui a fait l’objet d’études linguistiques approfondies depuis Walter Lippmann et Putman mais aussi dans le domaine psychologique avec la notion d’entitativité de Campbell. Terme d’origine grecque signifiant une « image» « solide, fixe », il désigne dans les grandes lignes l’ensemble des caractéristiques attribuées à un groupe donné (selon le genre, l’ethnie, l’orientation sexuelle, l’âge, etc) permettant une compréhension globale d’une identité dite « essentielle » que l’on attribuerait au groupe visé. Petite définition déjà très alambiquée pour simplement dire qu’un stéréotype, cela résume, cela permet de désigner, cela permet d’identifier, mais c’est problématique. Parler « des noirs », « des asiatiques »,« des femmes », « des gays » est un sujet post-moderne qui a pris beaucoup de place dans les discussions académiques ces dernières décennies, et à raison. Aujourd’hui nous sommes sensibilisés à cette idée qu’il ne faut pas « généraliser », qu’il « n’y a pas de race », que les stéréotypes peuvent être dangereux, offensants et ne participent pas à la construction d’une société dite tolérante. Là n’est pas la discussion d’aujourd’hui. Au même titre qu’ « on n’est pas tous les mêmes », je m’inquiète de l’utilisation intempestive de termes parfois galvaudés qui visent à catégoriser, voire “stéréotyper”, les personnes selon leur comportement et leur psychologie. Il est comme ceci ou comme cela… il est PN ! Elle réagit comme cela… elle doit être dépendante affective. De même, il semble encore plus inquiétant de constater que certains professionnels de la santé mentale cherchent à coûte que coûte à faire correspondre leur cas à des définitions cadenassées inspirées du DSM-5 (manuel de diagnostic des troubles mentaux) et concluent sans équivoque : vous êtes, vous étiez avec quelqu’un, votre enfant est… Dans la même logique, j’ai observé que ces dernières années beaucoup de neuro-psys diagnostiquent rapidement des enfants dits «à haut potentiel » (HP) sur base de tests de QI qui commencent à dater.

Alors qu’en serait-il des HP PN à tendance dépendante affective penchant vers un trouble psychopathique? Cela existe-t-il docteur ? Et si « mon/ma » PN est menteur/euse, manipulateur/trice mais n’a jamais tenté de campagne de harcèlement à mon égard est-ce bien un.e PN ? Il/elle est quoi alors ? Ne prenons-nous pas le risque en menant la quête du diagnostic et de la définition à tout prix de nous perdre dans les méandres de l’essentialisation où l’ »autre » appartient à une catégorie fixe dont il/elle ne peut pas sortir ? Quand le couperet du diagnostic psy est tombé a-t-on encore l’espoir du changement et de la renaissance. Beaucoup d’articles traitant de la question de la manipulation mentale et de la violence psychologique concluent par l’idée irrévocable que les gens ne changent pas et qu’il n’y a pas de « traitement ». C’est probablement vrai, et je serai la première à encourager une personne souffrant d’une relation abusive de prendre ses jambes à son cou sans se retourner. Mais la question me taraude et je crains que dans de nombreux cas nous mettons de côté la complexité d’une histoire, d’un vécu, d’une personne au profit de petites définitions toutes-faites-prêtes-à-coller que l’on applique bien rapidement à ceux ou celles qui nous ont fait souffrir.

Beaucoup de professionnels heureusement ne tombent pas dans ces pièges, mais je ne puis que m’étonner d’entendre régulièrement des ami.e.s proclamer à la suite de quelques rendez-vous thérapeutiques « mon psy a dit que je suis/ que je ne suis pas… ». Dans le cas de pathologies mentales traitables ou lourdes, le diagnostic est une nécessité, mais pour le reste j’en doute un peu. Ne serait-il pas plus judicieux de s’extirper des petites cases stéréotypées pour simplement s’interroger sur ce qui peut nous faire avancer et grandir. Ne devrait-on pas nous inquiéter davantage des origines des comportements toxiques plutôt que de concocter des check-lists publiables en ligne pour reconnaître en moins de 3 minutes un.e PN ? Ne devrions-nous pas interroger nos sociétés sur les valeurs qu’elles veulent transmettre, sur l’éducation à l’empathie, sur le rôle imaginé ou réel de la parentalité dans la construction des identités manipulatrices, sur le rôle de l’école dans le développement des relations humaines ? Un vaste champ de réflexion déjà pris d’assaut et qui doit continuer à être alimenté car « les petites cases où l’on range les gens » ne permettent pas toujours de mieux comprendre, et si cela vous gêne… “bah c’est la même”.  

Crédits:

Rédaction: @florencewidad

Relecture: @aamalymag, @0iprefernotto0

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(2 commentaires)

  1. Nous sommes tous un jour ou l autre confrontés à des situations qui nous déstabilisent voir qui nous aneantissent . Et c est dans ces moments pénibles que s installe le doute et que les Grandes Questions se posent.
    Mais je crois que tout être humain à la capacité de retrouver cette paix intérieure dont il a besoin pour continuer son cheminement.
    Merci Flo

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  2. J’aime beaucoup ce que vous écrivez, toujours sous forme de questionnements et non d’affirmations. Je viens perso d’être rangé dans la case des «HP». Je dois avouer que ça m’aide énormément à comprendre des choses en moi que j’essaie de maîtriser depuis toujours… mon hypersensibilité notamment. D’un point de vue personnel, je suis gagnante. Par contre, d’un point de vue social, je pense comme toi que les stéréotypes prennent le dessus sur la personne et je te rejoins donc dans tes questionnements. Merci pour ce bel article.

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