Badasseries

#thesheronextdoor- Marie-Pierre Nyatanyi, auteure de Pluri’Elles

En 2016 sortait le livre « Pluri’elles » de Marie-Pierre Nyatanyi Biha et Jacinthe Mazzocchetti. Un fabuleux ouvrage qui mêle portraits littéraires et photographiques retraçant les trajectoires de vingt femmes d’origine africaine, établies en Belgique. Ces dernières témoignent des difficultés rencontrées en tant que femmes noires mais essentiellement de leurs parcours de réussite et de reconnaissance sociale.

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Un livre porteur d’espoir en plus de susciter l’envie d’échanger sur le sujet que ce soit dans le cadre d’universités, de soirées féministes ou de cafés littéraires.

Personnellement, c’est dans un décor de verdure, au bord d’un lac, à Anderlecht, que j’ai eu l’immense privilège d’interviewer Marie-Pierre Nyatanyi, à l’origine même de ce projet. C’est une femme forte, belle, intelligente qui s’est livrée sans langue de bois quand mes questions étaient franches et sans détours. Il faut dire que Marie-Pierre a un bagage solide sur le dos, forte d’une expérience de vie certes mais également riche d’une licence en sciences politiques et relations internationales ainsi que d’une licence spéciale en droit international obtenues à l’université libre de Bruxelles (ULB).

Cette maman de deux enfants d’origine rwandaise est également experte et responsable de l’asbl « Djaïli Mbock », qui a pour but de valoriser la culture et l’identité africaine dans son sens le plus large.

Courage, détermination, discours résolument positif, voilà qui caractérise la femme qui m’a inspirée. 2 heures à parler de la condition féminine de manière intersectionnelle d’une part mais inévitablement, nous avons surtout conversé sur le terrain afro-féministe …

Qu’est ce qui vous a motivée à créer cet ouvrage, comment est- il né ?

Il est culturel de vouloir absolument un garçon. C’est une obsession ! Et, partant de ce principe, au départ, mon père n’a pas eu de chance. Premier enfant ? Une fille. Deuxième enfant ? Une fille. Troisème enfant ? Devinez ! La famille commençait à s’inquiéter . »Il n’y aura pas d’héritier ! », « Comment allons-nous transmettre le nom ?! ».  Et la réponse de mon père avait alors été « Ce sont mes filles, mes enfants. Je ne vois pas le problème ! ».

D’ailleurs, dans la tradition en Afrique, il n’y a pas de noms de famille, chacun a un nom individuel. C’est la colonisation qui a apporté l’état civil et tout ce qui en découle. On a alors commencé à obliger les enfants à porter le nom du père. En français, le nom de mes soeurs donne « La fille de son père » et si on traduit le mien cela donne « C’est aussi la fille de son père ». Après moi, il n’y a eu que des petits gars ! Jamais mon père n’a fait de différences entre ses filles et ses garçons. Ainsi ai-je grandi avec l’assurance d’être l’égale du sexe opposé.

Cependant, en dehors du cadre familial, j’étais souvent confrontée à des propos sexistes ! « Tu ne peux pas grimper aux arbres, tu es une fille ! ». Insupportable. Incompréhensible. J’ai grandi, il y a eu le génocide au Rwanda, j’ai fait des études, j’ai rencontré mon mari, j’ai eu des enfants … S’est ensuite imposée l’envie de reprendre une vie professionnelle active. Je me suis dit qu’il n’y aurait pas de difficultés majeures, après tout je possède des diplômes issus d’une université belge.

On me conseille de m’inscrire dans une agence intérim. Motivée, je franchis la porte d’un bureau de recrutement et là, j’ai à peine le temps de dire bonjour qu’on me notifie que les titres-services, c’est à l’étage. D’un regard, un seul,  on m’a jugée. Je suis noire, je dois plus que certainement venir pour postuler comme femme de ménage. De fil en aiguille, j’en parle autour de moi et constate que nous sommes nombreuses dans mon cas. C’est comme Chika, dont on retrouve le portrait dans le livre qui, elle aussi, se rend dans une agence intérim dans le but de trouver une femme d’ouvrage pour chez elle et à qui on propose un emploi en tant que technicienne de surface.

Donc même en tant qu’employeur, nous ne sommes pas crédibles parce que trop noires peut-être ? Il fallait en parler. Mais ce qui était plus important encore c’était que nous parlions pour nous mêmes. Ce qui m’a vraiment décidé, c’est quand j’ai écouté une femme blanche parler d’excision à notre place. Ce n’est plus possible. Nous devons parler pour nous mêmes !

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A qui s’adresse PLURI’ELLES ?

En priorité, à nous mêmes. Il fallait en premier lieu se rendre compte des choses telles qu’elles sont. Parce qu’on ne s’en rend pas compte mais à lutter comme ça au quotidien, cela devient presque banal, ordinaire. D’ailleurs, dans ma démarche, j’ai été amenée à rencontrer des femmes qui ne se rendaient même plus compte du problème et qui n’étaient vraiment pas sûres de pouvoir apporter leur pierre à l’édifice. L’urgence de développer la conscience des victimes était clairement établie.

Ensuite, « Pluri’elles » s’adresse à notre entourage. Direct ou indirect. Quand j’ai parlé du projet chez moi, j’ai entendu un « Ah super … » sans grande conviction, un projet de plus en somme. Et puis le carton avec les exemplaires du livre est arrivé. J’ai vu de la fierté dans les regards avant d’apprécier la reconnaissance, la conscience du travail fourni et des épreuves endurées. D’ailleurs, certaines femmes m’ont dit « Le livre a changé la vision que les gens ont de moi ». On n’a pas idées des difficultées rencontrées à moins de les vivre. Il faut parfois une telle force mentale ! C’était important de partager ça.

Avez-vous, dans la réalisation du livre, été directement confrontée au racisme ?

Oui et non. Je n’ai jamais laissé à quiconque l’occasion de me sortir des propos concrets. Par contre, il y a eu des attitudes oui, des coups feutrés, bien sûr. J’ai tout sur papier, je possède toutes les compétences requises, je rentre les bons dossiers aux bons endroits, on me fait comprendre que le projet est intéressant, inédit, mais rien n’avance. Pourquoi ? « C’est super mais .. » Mais quoi ? C’est ce « mais » là qui tue. Et là, je me questionne. Qu’est ce qu’il faut comme garantie ? On connaît la réponse … Ou quand j’appelle pour prendre un rendez-vous dans le cadre de « Pluri’elles », que la personne est vraiment sceptique au téléphone et que lors de l’entrevue le regard s’illumine après un quart d’heure parce que la personne ne s’attendait pas à ce que tu saches de quoi tu parles. « Vous êtes diplômée ?! », dit avec un étonnement assassin. Il faut garder son calme, être fière.

Vous avez un mari, des enfants … Quels regards portent-ils sur votre engagement ?

Mon mari est un africain dans toute sa splendeur ! *rires* Ce que je veux dire par là, c’est qu’il a cette mentalité propre à la génération d’antan. Mais il est aussi un peu schizophrène … Il y a une part de lui qui s’insurge et se questionne, on touche aux privilèges de l’homme ! Et une autre part qui me porte et me soutient dans tout ce que j’entreprends. J’ai compris son mode de pensées quand je me suis rendue au Cameroun, son pays d’origine. La vision des femmes y est complètement paradoxale. On exige d’elle qu’elle soit vaillante, solide, indépendante en dehors de son foyer mais une fois rentrée il ne faut surtout pas qu’elle oublie le chemin de la cuisine ! C’est sujet à discussions entre mon mari et moi mais il me soutient sans faille, au delà des idées reçues liées à son éducation.

Mes enfants ? Oh, il y a mon fils, très doux, bienveillant qui est finalement le résultat de ce que je prône à la maison. Il est, je pense, fier de ce que je fais mais … il est discret. Et puis ma fille, un peu semblable à son frère. Sauf que je commence à voir mon influence. Elle est actuellement en 5ème secondaire option économie et dernièrement elle me demandait de l’aide dans le cadre d’un travail. C’est qu’elle désirait lier le droit des femmes et l’aspect économique.

Je ne veux pas imposer mon combat mais les éveiller, les rendre conscient des réalités. Je vois que c’est le cas. Ils ont notamment l’occasion de s’en rendre compte quand nous partons en vacances en Afrique, dans la famille, où filles et garçons sont différemment traités. Je leur rappelle alors que c’est précisément ce pourquoi je me bats.

Des Projets futurs ?

Dans un premier temps, informer au maximum sur les conditions des femmes noires dans leurs démarches professionnelles en Belgique. Ensuite, je voudrais me spécialiser dans le leadership féminin africain. J’ai à coeur de mettre mon expérience au service des afrodescendantes. C’est en développement.

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Quels conseils auriez-vous à donner à nos lectrices ?

Il est primordial d’être sûre de soi et de connaître sa valeur. Parce que quand on commence à vous dégrader en vous remettant en questions, vous êtes alors capable de réparties et d’argumentations. Aussi, l’époque où on discutait de nous sans nous est désormais révolue. C’est à nous de définir nos besoins et de créer ce qui nous manque.

Actuellement, des choses sont entrain de se mettre en place, il faut se bouger. Par exemple, il n’existe pas de réelles infrastructures d’aide. On oublie que parmi les immigrés, qu’ils soient hommes ou femmes, il y a beaucoup d’intellectuels. Et ces gens ne trouvent comme aide, que des dispositifs basés sur l’alphabétisation. Quand une ingénieure débarque et se voit proposer cela, il y a comme un problème non ? Donc on doit réfléchir à ça.

Aussi, le terme « intersectionnel » me plaît beaucoup. J’ai été amenée à rencontrer des féministes Blanches par exemple qui ignoraient nos difficultés et notre cause. Le problème c’est que, en faisant avancer la leur et en ignorant la nôtre, c’est le féminisme entier qui recule. Il faut que nous défendions les femmes. Ensemble. Se soutenir.

NDLR : Il s’agit d’une interview dont les réponses appartiennent à l’intéressée. Tous les propos tenus n’engagent pas, ni ne représentent forcément les valeurs de « ReSisters ».

Crédits:

Interview, portrait et photos: @dajesbox

Révision: @aamalymag et @sakinagm

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